mercredi 8 décembre 2010

Outrage, de Takeshi Kitano

En mai dernier, un Atréide présent sur la Croisette avait eu l'occasion de découvrir en avant-première le dernier né de Takeshi Kitano. A cette époque, le film avait été accueilli plutôt froidement par la presse. Nous profitons de sa sortie en salles cette semaine pour souligner, une nouvelle fois, notre enthousiasme vis-à-vis d'une oeuvre à la violence salvatrice. Oui, en ce début d'hiver glacé, les Atréides vous recommandent la cure de violence du grand maître japonais !

Belle émotion, passée inaperçue dans la presse, que celle de la projection officielle, lundi 19 mai à 22h, de OUTRAGE de Takeshi Kitano. D’habitude impassible, le visage à moitié paralysé à la suite d’un grave accident de voiture, le japonais n’a pas pu masquer ses larmes. La faute à de longues minutes d’applaudissements, sincères et chaleureuses, auxquelles je participais sans faille. L’homme dégage une force indéniable, un mélange de sérénité et de folie, une rébellion aigre-douce qui anime l’esprit fertile du cinéaste.

OUTRAGE est aux films de yakusa ce  que LA   HORDE SAUVAGE de Sam Peckinpah était aux westerns. Une fin nihiliste, radicale et violente. Comme l’achèvement d’un genre dans la continuité du travail, remarquable dans ce domaine, du grand Kinji Fuksaku. A ce titre, OUTRAGE tient plus du CIMETIERE DE LA MORALE ou DE COMBAT SANS CODE DE L’HONNEUR que de SONATINE. Certes, on retrouve l’humour burlesque propre à Kitano, mais l’ensemble reste sérieusement ancré dans le genre, sans digression, sans les ruptures oniriques que l'on a connu.

Tout part d’un léger outrage, d’un yakusa à un autre, orchestré par un chef de gang plus tordu que les autres. Alors, le jeu de massacre est lancé ; inarrêtable et grotesque. Certaines scènes évoquent le cinéma gore, avec une dérision singulière, provoquant le rire nerveux des festivaliers. Entre deux assassinats, il ne se passe rien. L’ennui hante la vie de ces hommes de main qui trouveront dans la mort, et la façon de la donner, un dernier amusement.

On ne respecte plus rien ni personne ; la tradition n’est plus. Et même l’art de se couper la phalange se ridiculise en un acte bouffon ; le cutter a remplacé le couteau.

Kitano se savait attendu. D’aucuns parlaient même de son « grand retour », comme si Beat Takeshi avait disparu dans les méandres de sa déconstruction. Il répond à cet affront par un OUTRAGE, beau pied de nez qui déjoue les attentes de son cinéma soi-disant retrouvé. Provocateur, il se joue du public, celui qui attendait un nouvel HANA BI, en leur démontrant,sans transiger, que le film de yakusa est bel et bien terminé et pour cause ; ils sont tous morts.

En passant de la déconstruction artistique (TAKESHI’S, GLORY TO FILMMAKER, ACHILLE ET LA TORTUE) à la destruction physique, d’un genre et d’un passé cinématographique, Kitano nous impose sa propre libération. Là, réside son plus bel outrage.
 

The Swimmer, de Frank Perry

Il faut saluer le travail de Splendor Films qui s’évertue à sonder les abysses du cinéma américain des années 60/70 pour en faire ressurgir ses chefs-d’œuvre oubliés. Déjà, il y’a quelques années, nous restions subjugués suite à la vision du film de Paul Newman au titre qui parle pour lui-même : « DE L’INFLUENCE DES RAYONS GAMMA SUR LE COMPORTEMENT DES MARGUERITES ».

Avec THE SWIMMER nous voilà face à une autre œuvre majeure, inédite en France. Le film de Frank Perry devait sortir en 1968 au moment où les évènements commençaient, annulant purement et simplement sa distribution française jusqu’à ce jour. Notons également que le réalisateur connut des déboires avec La Columbia, conduisant à son éviction avant la fin du tournage ; Sydney Pollack réalisera la dernière scène.
Mais revenons aux premières minutes, magnifiques et étranges, dans les bois du Connecticut. Quelqu’un marche, d’un pas décidé. On ne le voit pas, pas tout de suite. Caméra portée qui avance en latéral, plans en hauteur et inserts sur des animaux s’enchaînent, accompagnés d’une musique d’importance. Le ton est à l’expérience, formelle et sonore, d’une nature tout à la fois vivante, vivifiante et inquiétante. Cerfs, crapauds, hiboux accompagnent et surveillent, croit-il, la course de cet homme. Dès lors comment ne pas penser au merveilleux qui envouta les enfants de LA NUIT DU CHASSEUR de Charles Laughton. Quand, sur une barque de fortune, fuyant le « révérend » Harry Powell ils dévalèrent la rivière sous l’œil protecteur d’une faune nyctalope. Cours d’eau mythique donc, où ces deux anges quittent, avec violence, le monde de l’enfance.

Ned Merrill (Burt Lancaster) a déjà vécu la moitié de sa vie. Il ne s’agit plus de quitter l’enfance, non plus descendre la rivière mais la remonter, en sens inverse, comme si rien n’avait changé. « I’m swimming home » répète-t-il sans cesse, nourrissant le curieux projet de rentrer chez lui en nageant, de piscines en piscines, à travers les riches propriétés de son voisinage. Remonter ce cours d’eau fantasmé - la « Lucinda River » du nom de son épouse - pour remonter le cours du temps. En somme, un projet à la Benjamin Button mais avec seulement ses avantages.
THE SWIMMER n’a rien d’un conte hollywoodien formaté. La mise en scène surprend constamment. Frank Perry use des formes et des sons pour se jouer de son personnage. C’est en cela que l’œuvre est radicale. Il n’y a pas de salut possible, pas de rachat, pas de nouveau départ. Ned a beau plonger dans ces piscines à l’eau cristalline, il ne se lave de rien. Et le passé  remonte à la surface avec sa cohorte de choix, d’erreurs, de tourments.

Ned a de plus en plus froid. Pourquoi diable ce soleil ne chauffe-t-il plus ? Comme si la nature, qu’il pensait à ses cotés, le narguait à son tour. Son image de l’homme aimé et aimant se meurt, et, avec elle, c’est toute l’illusion de la Lucinda River qui disparait. Les derniers plans, « antonionien », le confirment ; the swimmer s’est noyé.

mercredi 17 novembre 2010

Kids de Larry Clark

KIDS est sorti en 1995, il 
fut primé dans plusieurs
festivals, notamment à 
Sundance.
C’est une première sur le blog et peut-être une nouvelle orientation, celle de vous faire découvrir, en plus des films à l’affiche, nos coups de cœurs casaniers, nos révélations solitaires.

Je ne connaissais  pas KIDS de Larry Clark, la gifle est d’autant plus cruelle.

Vous avez certainement entendu parler de la polémique soulevée par la rétrospective au Centre Pompidou du photographe et cinéaste américain Larry Clark. L’exposition a été interdite aux moins de 18 ans en raison de clichés jugés trop crus. La plupart des scènes présentent en effet des adolescents dans leur intimité quotidienne, intimité jamais voilée et parfois sexuelle qui excita sans doute le désir de zèle des responsables de l’exposition.
Depuis le début de ses travaux dans les années 70, Larry Clark peut être considéré comme l'un des principaux artistes ayant signé le manifeste du péril jeune. Ses photos et sa caméra ont capté au plus près, pour ne pas dire, aux côtés, les pulsations de la jeunesse américaine déviante, la magnifiant dans sa profonde détresse.

Telly et Casper sont deux enfants terribles lâchés dans l’immensité newyorkaise. Ils sont délinquants, désœuvrés mais pas complètement marginalisés. Obsédés par le sexe comme tous les ados de leur âge, ils sont bien éloignés de leurs cousins « geeks » du 21ème siècle. Leur terrain de jeu, c’est la rue et les filles. Lorsqu’ils leur courent après, c’est pour coucher, vite, violemment et parfois sans protection. Nous sommes en 1995, l’Amérique et le monde découvrent les ravages de SIDA. Seulement les habitudes ont la peau dure, surtout chez ces apprentis adultes en quête de sens.


Il serait préjudiciable de révéler les clefs de l’intrigue au cours d’une longue critique analytique . Le film vaut d'être découvert d'un seul geste, comme une lente plongée vers l’inconnu dont l'augmentation de pression s'accompagnerait d’un indiscible sentiment d'urgence. On pourrait reprocher à Larry Clark une forme de voyeurisme. Sa pellicule imprègne la rétine d’une étrange fascination du pire. Ces gamins, ces « Kids », sont presque monstrueux, la brutalité de leur désinhibition, leur quête insatiable de jouissance est dérangeante et fascinante à la fois. On comprend vite que le réalisateur filme un milieu qu’il connaît parfaitement et qu’il ne le juge pas. Son travail tient bien du manifeste. Nageant entre fiction et réalité, son film reprend les codes du documentaire : la caméra est légère, discrète, et jamais dans l’image ne transpire une impression de mise en scène. L’histoire se déploie alors dans toute sa banalité tragique sous les yeux du spectateur, témoin halluciné cramponné à son siège, comme dans cette scène de rixe générale où la bande d’ados se déchaîne sur un inconnu.

Nous avons tous, avec plus ou moins de difficulté et d’intensité, transité vers l’âge adulte. Le trouble, de ce passage est connu, mais en règle générale, il passe. Chez Telly et Casper, le malaise ne passe pas. Il s’installe et les enveloppe pour devenir la norme. Le triste héros à peine pubère de cette violente plongée, conclut le film sur les mots certainement les plus justes : « Jesus Christ, what happened ? »